J’ai publié il y a quelques mois un article sur la vente de données personnelles par des particuliers à des sites spécialisés avec pour objectif la monétisation de ces informations auprès des annonceurs. Ce marché « drague » à la fois les géants de l’Internet avides de datas et les internautes qui ont désormais une conscience accrue de la valeur de leurs données.

D’autres start-ups adoptent une logique aux antipodes en proposant des applications basées sur l’anonymat. Ce modèle, qui souhaite miser sur la méfiance des internautes vis à vis de l’exploitation croissantes de leurs données, a beaucoup de difficultés à émerger.

Quand anonymat ne rime pas avec rentabilité

Le sujet de l’utilisation des données personnelles est au centre des débats depuis plusieurs années et est revenu récemment sur le devant de la scène avec la loi sur le renseignement. Voici quelques exemples d’applications basées sur l’anonymat de leurs utilisateurs. Elles sont souvent dans une situation de développement qui marque le pas, ou ont dû rééquilibrer leur modèle en ouvrant une partie du contenu au public.

Secret, l’application qui est retombée dans l’anonymat

Créée par des anciens salariés de Google, l’application Secret a fait la promesse aux utilisateurs de conserver l’anonymat avec des messages uniquement visibles par les amis, voire par les amis de ces derniers. Les investisseurs ont cru au potentiel de ce positionnement, et ont ainsi financé la société à hauteur de 35 millions d’euros. Après 16 mois d’existence et 15 millions d’utilisateurs, l’application Secret a été abandonnée. Avec une explication un peu vague de son fondateur :

Secret ne ressemble pas à la vision [qu’il] avait lorsque la société a été lancée

La start-up a connu une série de problèmes comme la diffusion de rumeurs à propos des salariés des entreprises de la Silicon Valley, ou encore des soucis techniques mettant en cause la sécurité des données des utilisateurs.

Whisper, l’application qui murmure des secrets parfois lourds à porter

Whisper est une application permettant de poster des « murmures » (Whisper en anglais) de façon totalement anonyme. Whisper s’est permis le luxe de refuser une offre d’achat de 3 milliards de dollars émise par Facebook. L’application a aujourd’hui de grosses difficultés pour trouver un modèle économique viable et lutte contre des problèmes de harcèlement ou de dénigrement qui polluent le réseau. De même, la start-up a reçu de lourdes accusations de la part d’un média britannique (The Guardian) lui reprochant de récolter des données de ses utilisateurs à leur insu (géolocalisation).

Yik Yak, le mix anonyme de Tinder et Twitter

 Yik Yak est une application qui vous géolocalise et vous permet d’envoyer des petits messages anonymes (200 mots maximum) à des utilisateurs qui se trouvent dans la même zone géographique. Le réseau souffre également des messages insultants ou xénophobes qui fleurissent dans l’application. Certains lycées outre Atlantique ont carrément demandé à ce que Yik Yak soit bloqué au sein de leur établissement.

Snapchat, l’application de moins en moins anonyme

Difficile de ne pas évoquer Snapchat dans la présentation de ces applications. L’entreprise américaine, qui vise les 50 millions de dollars de CA en 2015, a largement modifié son modèle basé sur la confidentialité et le caractère éphémère du contenu publié. La société a en effet lancé « Story », une fonctionnalité qui permet d’afficher un mini film à tous ces contacts pendant une durée de 24h… Comme sur les autres réseaux sociaux type Facebook, les utilisateurs se construisent une petite notoriété, en partageant leur pseudo sur les autres réseaux. Un système similaire aux hashtags sur Twitter a même été mis en place avec « Our stories », qui permet aux utilisateurs d’agréger des photos lors d’un événement. On sort donc du cadre très fermé de l’application lors de son lancement en 2011.

Présentation de la nouvelle fonctionnalité « Story »

Chuck, le dernier né 100% français

4 lyonnais ont lancé il y a quelques mois l’application Chuck, qui permet aux inscrits de dire n’importe quoi sur n’importe quel sujet ou personne… Le slogan est ainsi révélateur du positionnement de la start-up lyonnaise : « Dîtes tout haut ce que vous pensez tout bas ». Les messages postés seront anonymes et éphémères avec une durée de vie de 10 minutes minimum et 1 mois maximum. Espérons que cette nouvelle application connaisse un succès plus heureux que Secret.

Les raisons d’un marché difficile à conquérir

Ces exemples de sociétés éprouvant des difficultés à conserver totalement cette promesse d’anonymat pour perdurer prouvent que ce modèle est difficilement compatible avec Internet. Voici, au regard des exemples cités ci-dessus, les éléments d’explication :

Des dérives quasi incontrôlables

L’anonymat permet d’exprimer des opinions ou des vérités qu’il est souvent compliqué à dire à visage (ou plutôt identité) découvert. Cette force n’arrive toutefois pas à masquer les nombreuses dérives qu’implique l’anonymat sur Internet. La parole étant totalement libre, les internautes n’ont pas à rendre de compte sur leurs propos. Les dérapages (harcèlements, rumeurs infondées, propos racistes…) sont donc très nombreux et posent de véritables casse-tête aux modérateurs. L’autocensure entre utilisateurs ne suffit pas à enrayer ces dérives.

Une monétisation trop complexe

Il est difficile d’imaginer que des annonceurs puissent investir sur des leviers dont le ciblage est extrêmement complexe… Quand on sait que c’est justement l’utilisation des données qui a permis à Facebook de construire son empire, difficile d’imaginer que ces réseaux puissent trouver un modèle économique aussi rentable.

Un coeur de cible peu fidèle

La cible de ces réseaux est principalement constituée d’un public jeune (18-24 ans). Cette génération, qui a tendance a fuir Facebook, recherche ces types de réseau où ils peuvent interagir en toute liberté et sans impacter leur réputation. Mais cette cible est particulièrement volatile et il est très compliqué de construire un modèle économique sur du long terme.

La tentation d’en savoir toujours plus…

De nombreux spécialistes s’interrogent sur le traitement des données réalisé par les concepteurs de ces applications. Certes le message marketing promettant l’anonymat est assez sexy mais qu’en est-il réellement de l’autre côté du miroir (dans le cas présent de l’écran) ? Les attaques émises à ce sujet à l’encontre des applications Whisper ou Secret ne sont pas là pour nous rassurer.

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